{"id":442,"date":"2022-02-21T23:31:33","date_gmt":"2022-02-21T22:31:33","guid":{"rendered":"https:\/\/lpdt.sip-informatique.fr\/?p=442"},"modified":"2022-02-21T23:31:33","modified_gmt":"2022-02-21T22:31:33","slug":"le-chlordecone-en-guadeloupe-et-martinique-bananes-lobbys-conflits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lpdt-recette.sip-informatique.fr\/?p=442","title":{"rendered":"Le chlord\u00e9cone en Guadeloupe et Martinique : bananes, lobbys, conflits"},"content":{"rendered":"\n<p>Le chlord\u00e9cone est un insecticide aux propri\u00e9t\u00e9s toxiques pour tout organisme vivant. Il a \u00e9t\u00e9 synth\u00e9tis\u00e9 en 1951, puis vendu sous la forme de pesticides d\u00e8s 1958 par <em>Allied Chemical and Dye Corporation<\/em>. En France, le produit a \u00e9t\u00e9 distribu\u00e9 sous le nom de <em>K\u00e9pone<\/em> ou <em>Curlone<\/em>. Il a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 en Guadeloupe et en Martinique de 1972 \u00e0 1993. Il poss\u00e8de des caract\u00e9ristiques qui le rendent persistant dans l\u2019environnement. Ses cons\u00e9quences se font encore sentir aujourd\u2019hui dans les domaines sanitaires et environnementaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux Etats-Unis, la production commerciale du chlord\u00e9cone, men\u00e9e par <em>Allied Chemical <\/em>and <em>LifeSciences Product Company <\/em>(LSPC), a progress\u00e9 tout au long des ann\u00e9es 1960. D\u00e8s 1963, le biologiste J. J. Huber publie une \u00e9tude prouvant la dangerosit\u00e9 du chlord\u00e9cone pour les organismes vivants. En parall\u00e8le, des scandales commencent \u00e0 \u00e9clabousser la LSPC, dont l\u2019usine de Hopewell (Virginie) a, entre autres, pollu\u00e9 les s\u00e9diments, l\u2019eau et la faune de la <em>James River<\/em>. En 1975, le laxisme de la direction de l\u2019entreprise est mis en accusation, des centaines d\u2019ouvriers de l\u2019usine ayant \u00e9t\u00e9 intoxiqu\u00e9s au chlord\u00e9cone. Les riverains sont \u00e9galement les victimes collat\u00e9rales des mesures de s\u00e9curit\u00e9 insuffisantes et de la haute toxicit\u00e9 du produit. En 1977, apr\u00e8s enqu\u00eate f\u00e9d\u00e9rale et intervention de l\u2019Organisation mondiale de la sant\u00e9 (OMS), les Etats-Unis interdisent la production et la vente du chlord\u00e9cone. En France, le <em>Comit\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudes des produits antiparasitaires \u00e0 usage agricole<\/em> \u00e9tudie, en 1968, la demande de la soci\u00e9t\u00e9 SOPHA d\u2019utiliser dans les bananeraies le K\u00e9pone, afin de lutter contre les \u00ab&nbsp;<em>insectes des bananiers<\/em>&nbsp;\u00bb. Il refuse cependant l\u2019utilisation imm\u00e9diate du K\u00e9pone, estimant que le chlord\u00e9cone est class\u00e9 <em>substance nouvelle<\/em> et doit donc \u00eatre valid\u00e9e par la <em>Commission des toxiques<\/em>. Cependant, la pression sur les institutions s\u2019intensifie. Comme le disent les \u00e9conomistes Ludovic Temple, Philippe Marie et le biologiste Fr\u00e9d\u00e9ric Bakry, \u00ab&nbsp;<em>la production banani\u00e8re de Martinique et Guadeloupe joue un r\u00f4le central dans le d\u00e9veloppement des \u00e9conomies insulaires o\u00f9 les taux de ch\u00f4magesont tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s<\/em>&nbsp;\u00bb. Les deux \u00eeles antillaises assurent la production de 8% des bananes du globe&nbsp;: sans cette monoculture intensive, la Martinique et la Guadeloupe peineraient plus encore \u00e0 suivre le rythme \u00e9conomique de la m\u00e9tropole. De plus, des cyclones ravagent r\u00e9guli\u00e8rement les plantations et favorisent la prolif\u00e9ration de charan\u00e7ons, des nuisibles redoutables pour les bananeraies. En 1972, le ministre de l\u2019Agriculture, Jacques Chirac, donne donc une Autorisation de mise sur le march\u00e9 (AMM) pour le K\u00e9pone. Cette autorisation ne prend pas en compte l\u2019avis de la <em>Commission de l\u2019emploi des toxiques en agriculture<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s la th\u00e8se en biologie de Marion Chevallier, trois-cent tonnes de ce pesticide sont pulv\u00e9ris\u00e9es dans les bananeraies de 1972 \u00e0 1993, \u00e0 raison de trente grammes par pied et de trois kilos \u00e0 l\u2019hectare par an. Cette utilisation intensive d\u2019un agent toxique n\u2019est pas sans cons\u00e9quence pour la population et l\u2019environnement. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il est connu que le chlord\u00e9cone est canc\u00e9rog\u00e8ne, augmente les risques de st\u00e9rilit\u00e9 masculine et est massivement \u00e9cotoxique. Cependant, les deux ouragans <em>David<\/em> (1979) et <em>Allen<\/em> (1980) d\u00e9truisant de nombreuses plantations et favorisant la prolif\u00e9ration des charan\u00e7ons, les autorit\u00e9s font le choix de maintenir un pesticide favorisant une haute production banani\u00e8re et permettant aux propri\u00e9taires des plantations de survivre aux al\u00e9as climatiques. En 1981, la ministre de l\u2019Agriculture, Edith Cresson, d\u00e9livre une seconde autorisation pour un pesticide usant de chlord\u00e9cone : le Curlone. Si le produit est fabriqu\u00e9 \u00e0 B\u00e9ziers, il n\u2019est utilis\u00e9 que dans les bananeraies, donc dans les Antilles. Luc Multigner, directeur de recherche \u00e0 l\u2019Inserm, l\u2019Institut national de la sant\u00e9 et de la recherche m\u00e9dicale, affirmait dans un article du <em>Ouest-France<\/em> que \u00ab&nbsp;<em>\u00e0 [sa] connaissance, et selon tous les t\u00e9moignages, le chlord\u00e9cone n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 en France m\u00e9tropolitaine<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs \u00e9tudes publi\u00e9es en Am\u00e9rique, comme celle de l\u2019avocat sp\u00e9cialis\u00e9 en d\u00e9fense du consommateur, Ralph Nader, ach\u00e8vent la r\u00e9putation du chlord\u00e9cone si bien que, devant les contestations populaires et le scandale sanitaire grandissant, le gouvernement fran\u00e7ais prend la d\u00e9cision, en 1990, d\u2019interdire son utilisation. Les entreprises disposent de deux ans pour utiliser leurs stocks restants et trouver de nouveaux pesticides plus viables, tant pour les ouvriers agricoles que pour l\u2019environnement. Guy Lordinot, alors d\u00e9put\u00e9 de la Martinique, tente d\u2019infl\u00e9chir les autorit\u00e9s pour que les sanctions ne soient appliqu\u00e9es qu\u2019en 1995&nbsp;: il relaie l\u2019inqui\u00e9tude des importants planteurs de banane mais sa demande est rejet\u00e9e. En 1993, cependant, le ministre de l\u2019Agriculture, Jean-Pierre Soisson, annonce que les planteurs disposent d\u2019une ann\u00e9e suppl\u00e9mentaire pour utiliser le chlord\u00e9cone, suite \u00e0 une demande de la SICABAM, la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eat collectif agricole de la banane martiniquaise. Yves Hayot, son directeur, avouera avoir \u00ab&nbsp;<em>pratiqu\u00e9 personnellement un lobbying aupr\u00e8s de Jean-Pierre Soisson, qu\u2019il connaissait, pour que des d\u00e9rogations d\u2019emploi soient accord\u00e9es<\/em>&nbsp;\u00bb. En 1993, le chlord\u00e9cone est d\u00e9finitivement interdit en France. Ce n\u2019est qu\u2019en 2002 que commence la r\u00e9cup\u00e9ration des stocks en Guadeloupe et Martinique. La m\u00eame ann\u00e9e, une tonne et demie de patates douces est inspect\u00e9e par la douane de Dunkerque et pr\u00e9sente des preuves de l\u2019utilisation de chlord\u00e9cone. De nombreux agriculteurs ont probablement continu\u00e9 d\u2019utiliser leurs stocks jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement. De m\u00eame, il appara\u00eet que l\u2019environnement des deux \u00eeles est durablement pollu\u00e9. En 2000, l\u2019usine de Cap\u00e8s-Dol\u00e9s doit interrompre ses activit\u00e9s : l\u2019eau pr\u00e9sente sept \u00e0 onze fois plus de chlord\u00e9cone que la norme. D\u2019apr\u00e8s <em>Sant\u00e9 Publique France<\/em>, l\u2019impr\u00e9gnation sanguine du chlord\u00e9cone chez les populations de Guadeloupe et Martinique est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e&nbsp;: le pesticide est d\u00e9tect\u00e9 chez 90% des adultes. L\u2019agence ajoute que \u00ab&nbsp;<em>si depuis 2003, on observe une diminution de l\u2019impr\u00e9gnation par la chlord\u00e9cone pour la majorit\u00e9 de la population, le niveau des sujets les plus expos\u00e9s ne diminue pas<\/em>&nbsp;\u00bb. Depuis 2021, les cancers de la prostate, chez les ouvriers agricoles ayant \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s \u00e0 la chlord\u00e9cone, sont consid\u00e9r\u00e9s comme un accident du travail&nbsp;: on estime qu\u2019en 1989, 77% d\u2019entre eux ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s \u00e0 ce pesticide. Les plans chlord\u00e9cone I et II, en 2008-2010 puis en 2011-2013, devaient veiller \u00e0 accro\u00eetre les connaissances vis-\u00e0-vis du chlord\u00e9cone tout en contr\u00f4lant le respect des normes de contamination des denr\u00e9es. Une proc\u00e9dure juridique est actuellement en cours pour punir les responsables de ce scandale sanitaire, mais l\u2019instruction dure depuis d\u00e9j\u00e0 quinze ans et, comme le faisait remarquer l\u2019avocat Alex Ursulet dans un article du <em>Ouest-France<\/em>, \u00ab&nbsp;<em>aucun d\u00e9placement sur les lieux du crime n\u2019a eu lieu<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s 1977, les Etats-Unis ont banni l\u2019utilisation du chlord\u00e9cone. Et d\u00e8s 1979, l\u2019OMS a estim\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une substance hautement toxique pour l\u2019environnement et l\u2019organisme humain. Pourtant, les autorit\u00e9s fran\u00e7aises ont l\u00e9galis\u00e9 et m\u00eame confort\u00e9 son utilisation avec l\u2019homologation de 1981. De m\u00eame, elles ont \u00e9t\u00e9 incapables d\u2019arr\u00eater net l\u2019emploi du chlord\u00e9cone et de r\u00e9cup\u00e9rer les stocks antillais. Comme le disait <em>L\u2019Obs<\/em> dans un article du 3 ao\u00fbt 2021, ce scandale sanitaire et le r\u00f4le qu\u2019y ont jou\u00e9 les autorit\u00e9s gouvernementales peut expliquer en partie, aujourd\u2019hui, le manque de confiance des Guadeloup\u00e9ens et des Martiniquais et les taux largement inf\u00e9rieurs de vaccination au Covid par rapport \u00e0 la m\u00e9tropole. Le sociologue Mo\u00efse Udino nous dit ainsi : \u00ab <em>le c\u00f4t\u00e9 r\u00e9fractaire de la vaccination en Martinique tient de plusieurs choses. Je pense d\u2019abord que \u00e7a tient de l\u2019histoire de la Martinique, de ses relations avec la France. Je pense qu\u2019est pass\u00e9 par l\u00e0 aussi tout ce qui est chlord\u00e9cone, tout ce qui est VIH, tout ce qui est manque de confiance entre les politiques en Martinique, mais aussi entre l\u2019\u00c9tat et les Martiniquais <\/em>\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft is-resized\"><img  title=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/medias.pourlascience.fr\/api\/v1\/images\/view\/5e4bcb6b8fe56f374d167ab5\/wide_730\/image.jpg\"  alt=\"image Le chlord\u00e9cone en Guadeloupe et Martinique : bananes, lobbys, conflits\"  width=\"841\" height=\"579\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img  title=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/img.lemde.fr\/2021\/12\/22\/871\/0\/2330\/1552\/664\/0\/75\/0\/8470c9f_169217913-000-93x434.jpg\"  alt=\"8470c9f_169217913-000-93x434 Le chlord\u00e9cone en Guadeloupe et Martinique : bananes, lobbys, conflits\"  width=\"841\" height=\"560\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Article \u00e9crit par Mathis Poupelin<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Bibliographies&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>-HUBER J. J., <em>Some physiological effects of the insecticide Kepone in the laboratory mouse<\/em>, 1963.<\/p>\n\n\n\n<p>-TEMPLE Ludovic, MARIE Philippe, BAKRY Fr\u00e9d\u00e9ric, <em>Les d\u00e9terminants de la comp\u00e9titivit\u00e9 des fili\u00e8res bananes de Martinique et de Guadeloupe<\/em>, 2008.<\/p>\n\n\n\n<p>-CHEVALLIER Marion, <em>Etude de la d\u00e9gradation biologique et chimique d\u2019un pesticide persistant&nbsp;: le chlord\u00e9cone<\/em>, 2017.<\/p>\n\n\n\n<p>-NADER Ralph, <em>Who&rsquo;s Poisoning America ? : Corporate Polluters and Their Victims in the Chemical Age<\/em>, 1982.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le chlord\u00e9cone est un insecticide aux propri\u00e9t\u00e9s toxiques pour tout organisme vivant. Il a \u00e9t\u00e9 synth\u00e9tis\u00e9 en 1951, puis vendu sous la forme de pesticides d\u00e8s 1958 par Allied Chemical and Dye Corporation. En France, le produit a \u00e9t\u00e9 distribu\u00e9 sous le nom de K\u00e9pone ou Curlone. 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